Dans le fonctionnement des médias en France, les grandes crises captent massivement l’attention et modifient l’ordre de priorité des sujets d’actualité. Lorsque survient un événement majeur – sanitaire, politique, sécuritaire ou géopolitique – certains thèmes semblent s’éclipser, parfois sur plusieurs jours ou semaines. Cette disparition n’est ni anodine, ni strictement le produit de la censure. Elle résulte de mécanismes d’agenda-setting, d’arbitrages éditoriaux, de contraintes d’audience et de fonctionnements intrinsèques aux rédactions et aux plateformes numériques. Comprendre ces ressorts, c’est aiguiser son rapport critique à l’actualité et distinguer ce qui relève du choix justifié, des biais de l’urgence ou du silence problématique.

Introduction : Quand la crise efface le reste, ce n’est pas toujours simple

C’est un phénomène que beaucoup observent sans toujours l’expliquer : dès qu’une grande crise surgit – pandémie, attentat, guerre, catastrophe naturelle ou scandale politique majeur –, le paysage médiatique semble se rétrécir. Certains thèmes autrefois très présents basculent soudain en dehors du flux principal, relégués à quelques lignes discrètes ou à un “bandeau” en fin de JT. D’autres, même structurants socialement, deviennent quasi-invisibles. L’impression dominante ? “Ils n’en parlent plus.” Pourtant, la mécanique est plus complexe que la simple volonté d’ignorer ou de dissimuler : elle naît d’un jeu de priorités, de dynamiques éditoriales et d’obligations contextuelles qui dessinent la fameuse “hiérarchie de l’information”.

1. Définir le phénomène : disparition ou éclipse ?

Nous distinguons deux types majeurs de “disparition” des sujets pendant une grande crise :

  • L’éclipse temporaire : un sujet sort du radar médiatique pendant un temps, mais revient dès que “l’actualité” retombe (exemple : l'environnement pendant les premiers mois du Covid-19, selon l’INA).
  • L’invisibilisation prolongée : certains thèmes glissent durablement hors des écrans radar, voire s’éteignent (exemple : rapports sur la pauvreté pendant la séquence “gilets jaunes”, signalé par l’Observatoire des Médias).

Il est important de ne pas confondre disparition au sens strict (absence totale) avec une mise au second plan, un déplacement d’espace ou une diminution de visibilité selon les canaux (télé, presse, plateformes).

2. L’agenda-setting : qui décide ce qui compte ?

Le terme agenda-setting désigne le pouvoir des médias à définir “ce dont on parle” au niveau collectif (McCombs & Shaw, 1972). Une crise majeure agit comme un accélérateur de ce processus : elle pousse l’ensemble des rédactions à aligner leurs unes, leurs discussions, leurs formats sur l’événement dominant. L’espace pour les autres sujets se réduit brutalement.

  • Michael Schudson le rappelle : la presse n’impose pas quoi penser, mais bien “à quoi penser” à un moment donné.
  • La synchronisation est massive : en mars 2020, le Covid-19 a occupé jusqu’à 75 % du temps d’antenne sur les chaînes info françaises (INA).
  • Effet d’entraînement éditorial : la priorité donnée au sujet dominant rejaillit sur l’ensemble des médias, y compris ceux normalement spécialisés (sports, culture, économie).

L’agenda-setting n’est pas une théorie du complot, mais une mécanique de structure : le choix de ce qui fait “actualité” a un effet d’entraînement et d’éviction.

3. Arbitrages éditoriaux et logiques internes : comment les rédactions traitent l'urgence

Une rédaction doit trier, cadrer et hiérarchiser l’actualité – c’est son cœur de métier. Mais lors d’une crise, plusieurs éléments tendent à interdire la coexistence de multiples sujets :

  • Mobilisation des ressources : journalistes redéployés sur “l’événement”, production éditoriale recentrée.
  • Formats sous contrainte : pages spéciales, éditions continues, éditions spéciales TV/radio. L’espace et le temps sont accaparés.
  • Proximité émotionnelle : un attentat ou une pandémie touche plus immédiatement le lecteur et prime sur les sujets jugés “froids”.
  • Cycle attentionnel : les rédactions s’adaptent à la demande perçue de l’audience (souvent mesurée en temps réel sur les plateformes).

Le choix éditorial (comment on “cadre” et priorise) n’efface pas une réalité : tout n’est pas possible, surtout sous la pression du direct et de l’instantané.

4. Les logiques d’audience : ce qui est relayé, ce qui est omis

Une grande crise modifie la demande et la consommation d’information. Les métriques de “reach” (audience touchée) ou de “CTR” (taux de clics) enregistrent des pics sur le sujet principal, tandis que les autres thèmes deviennent marginalisés :

  • Données de Médiamétrie : les JT dépassent 10 millions de téléspectateurs lors de crises majeures, les sites d’infos triplent leur audience sur le même sujet.
  • Plateformes : les algorithmes de Facebook, Twitter (X) ou Google amplifient la visibilité du thème dominant selon la viralité et le volume de recherche.
  • Effet de halo : ce qui touche à la crise “contamine” les autres sujets - la couleur éditoriale d’une rédaction s’unifie temporairement.

Nous avons analysé les “unes” et les “trends” en ligne pendant les grandes crises : thèmes sociaux ou environnementaux, auparavant très relayés, chutent brutalement (cf. étude INA sur la baisse de 75 % des sujets écologie pendant le reconfinement, novembre 2020).

5. Cas pratiques : Ce qui disparaît, ce qui réapparaît

Crise Sujets éclipsés Retour (oui/non, délais) Sources & observations
Covid-19 (mars-mai 2020) Retraites, climat, immigration, justice sociale Oui, à partir de mai/juin ; visibilité réduite INA, Mémoire des Médias, AFP
Attentats 2015 Politique locale, économie “classique”, culture Oui, mais faible espace pendant 15 jours Archimédias, Le Monde, France Culture
Guerre Ukraine (février 2022) Local, culture, sujets sociaux autres Oui, partiellement courant mars 2022 INA Baromètre, RSF

À retenir : la durée d’éclipse dépend de la gravité, de la durée de la crise et de la structuration éditoriale. Certains sujets reviennent “re-cadrés” (ex. : climat lié aux pandémies). D’autres peinent à retrouver leur place initiale.

6. Biais involontaires et effets de structure : plus que de la censure

Ni choix cynique, ni complot : la marginalisation de certains thèmes s’explique par différents biais et mécanismes :

  • Biais de disponibilité : ce qui est “sous les yeux” occupe tout l’espace mental éditorial, marginalisant le reste (idéalisé par Kahneman et Tversky).
  • Effet d'autorité : quand le pouvoir politique ou sanitaire structure la parole publique, les médias suivent le rythme imposé par ces institutions (OMS, gouvernement).
  • Exigence d'exemplarité : les équipes éditoriales se sentent responsables d’informer sur ce qui “sauve”, “alerte” ou “protège” (particulièrement visible pendant la pandémie).
  • Sélection par la facilité de production : en direct continu, ce qui est immédiatement disponible ou confirmé prime sur ce qui demande enquêtes ou temps long.

Aucune rédaction ne peut ignorer ces contraintes, mais elles induisent une “distorsion du réel” qui n’est pas réductible à de la simple dissimulation.

7. Plateformes numériques et effet loupe : accentuation ou correction ?

Sur les réseaux sociaux, les plateformes opèrent leur propre éditorialisation : l’algorithme met en avant ce qui suscite l’engagement, amplifiant la crise en cours et rendant les autres sujets quasi-invisibles dans les flux (cf. DataMediaHub, 2021).

  • Sur Twitter, l’événement principal occupe 7 des 10 premiers “trending topics” en cas de crise nationale.
  • Sur Google, la recherche de type “actualité” efface les sujets n’ayant aucun lien avec le thème central (étude Reuters Institute, octobre 2022).

Cependant, des comptes spécialisés ou des initiatives “fact-check” remettent parfois en lumière des sujets en sommeil, offrant une fenêtre de visibilité alternative, notamment sur des blogs, newsletters ou radios associatives.

8. Outils d’analyse pour identifier les sujets qui disparaissent

Nous proposons des méthodes simples pour repérer et quantifier ces disparitions :

  1. Consultez les archives de “unes” (journaux, sites web) sur plusieurs jours de crise et comparez avec la période précédente (cf. INA, Médiapart archives, FrontPages.com).
  2. Analysez les données de tendances Google ou des réseaux sociaux via Google Trends, CrowdTangle (pour Facebook, Instagram) : quels mots-clés chutent au profit du dominant ?
  3. Mesurez la place occupée via des outils de “content analysis” : nombre de sujets par émission (INA JT, radio France Inter, France Culture, etc.).
  4. Vérifiez la présence en une des magazines et sites généralistes versus spécialisée.

Pour finir : pourquoi il est utile de cartographier les angles morts

Identifier ce qui disparaît en temps de crise, ce n’est ni accuser sans preuves ni pleurer la “publi-censure” imaginaire. C’est comprendre les micro-mécanismes qui changent le paysage informationnel : le tri n’est jamais neutre, mais il n’est pas toujours intentionnel. La vigilance vient de la méthode : distinguer ce qui est temporaire, ce qui relève de la contrainte ou de l’angle, ce qui mérite d’être questionné au nom du pluralisme. Si vous ne retenez qu’une chose : s’informer vraiment, c’est aussi voir ce qui n’est plus visible – et essayer de comprendre pourquoi, sans négliger les faits structurels qui gouvernent l’actualité comme la mémoire.

Pour aller plus loin : rapport INA “Le journalisme sous covid”, Reuters Digital News Report 2023, Baromètre RSF 2021, Observatoire des Médias, DataMediaHub.

Pour aller plus loin